La laïcité pose la liberté
Maintenant, regardons quels sont les effets du minimalisme dont je viens de parler. On découvre alors un autre angle d'attaque pour user des termes « négatif » et « positif », qui les
rattache à une question décisive. Il s'agit de l'effet politique et juridique : celui-ci est-il producteur de droit et de liberté?
On pourra aisément montrer que c'est précisément par son minimalisme que le principe de laïcité est producteur, positivement c'est-à-dire du point de vue du droit positif, de libertés
concrètes. C'est en effet à l'abri d'une puissance publique qui s'abstient de toute inclination et de toute aversion en matière de croyances et d'incroyances que les religions, mais aussi
d'autres courants de pensée, peuvent se déployer librement. A l'abri d'un Etat où règne une religion officielle ou un athéisme officiel. Mais aussi, ne l'oublions pas, à l'abri les uns des
autres. En s'interdisant toute faveur et toute persécution envers une croyance ou une incroyance, la puissance publique laïque les protège toutes, pourvu qu'elles consentent à respecter la
loi commune.
Il n'y a donc rien de plus positif que la laïcité. Elle pose bien plus de libertés politiques et juridiques que ne l'a jamais fait aucune religion. Car une autre confusion doit être dissipée.
Si quelques messages religieux aspirent à une forme de libération métaphysique et morale, aucune religion n'a été en mesure de produire la quantité de libertés positives engendrées par la
plate-forme minimaliste de la Révolution française - première occurrence du concept objectif de la laïcité même si le mot apparaît plus tard. Du reste ce n'est pas la préoccupation
essentielle des religions, qui ne sont heureusement pas réductibles à leurs aspects juridiques.
Quelle religion a institutionnalisé la liberté de croyance et d'incroyance ? Laquelle a, ne disons pas instauré, mais seulement accepté de son plein gré le droit des femmes à disposer de leur
corps, à échapper aux maternités non souhaitées ? Laquelle serait prête à reconnaître celui des homosexuels à vivre tranquillement leur sexualité et à se marier ? Laquelle reconnaît de son
plein gré la liberté de prononcer des propos qui à ses yeux sont blasphématoires ? Inutile de citer l'affaire des caricatures, l'assassinat de Théo Van Gogh, pas besoin de rappeler les
lapidations, ni de remonter au procès de Galilée ou au supplice du Chevalier de La Barre : les exemples sont légion. Aucune des libertés positives que je viens de citer n'a été produite par
une religion, directement, en vertu de sa propre force, de sa propre doctrine et par sa propre volonté : toutes ont été concédées sous la pression de combats et d'arguments extérieurs.
On me citera comme contre-exemples l'ex-URSS ou la Pologne : mais la liberté religieuse heureusement rétablie y a été réclamée contre un Etat pratiquant lui-même une forme de religion
officielle exclusive. Une religion persécutée a besoin de la liberté de croyance et a raison de lutter pour l'obtenir, mais elle ne la produit pas par elle-même, elle n'est pas elle-même le
principe d'une liberté qui vaut pour tous : elle la désire pour elle, ou tout au plus pour ceux qui ont une religion, exclusivement - sa générosité propre ne s'étend pas au-delà. Benoît XVI a
rappelé dans un de ses discours du 12 septembre à Paris que, à ses yeux, il n'y pas de culture véritable sans quête de Dieu et disponibilité à l'écouter. Il a bien sûr le droit de le penser
et de le dire, mais on a aussi le droit de rappeler que ce principe n'est pas en soi inoffensif : il suffit de lui (re)donner la force séculière pour en prendre la pleine mesure.
Il appartient aux religions de devenir positives et non-exclusives
La laïcité n'a donc pas à devenir positive : elle l'a toujours été, elle est un opérateur de liberté. Davantage : la positivité des libertés n'est possible que lorsque les religions
consentent à renoncer à leur programme politique et juridique, que lorsqu'elles acceptent de se dessaisir de l'autorité civile, que lorsqu'elles consentent à se dessaisir de l'exclusivité
spirituelle et de la puissance civile auxquelles certaines prétendent toujours. Autrement dit, pour que l'association laïque puisse organiser la coexistence des libertés et par conséquent
assurer la liberté religieuse, il est nécessaire que les religions s'ouvrent au droit positif profane en renonçant à leur tentation d'hégémonie spirituelle et civile.
Il convient donc d'inverser l'injonction du président de la République : la laïcité demande aux religions de devenir positives et de renoncer à l'exclusivité tant intellectuelle que politique
et juridique. L'histoire des rapports entre la République française et le catholicisme témoigne que c'est possible. Elle témoigne aussi que dans cette opération les religions sont gagnantes.
Car elles ne gagnent pas seulement la liberté de se déployer dans la société civile à l'abri des persécutions ; en procédant à ce renoncement elles montrent qu'elles ne sont pas réductibles à
de purs systèmes d'autorité ni à un droit canon ou à une charia auxquels il serait injurieux de les restreindre, elles montrent qu'elles sont aussi et peut-être avant tout des pensées. Et à
ce titre, elles sont conviées dans l'espace critique commun de libre examen ouvert par la laïcité.
(1) Notamment dans le livre
Qu'est-ce que la laïcité ? (Paris : Vrin, 2007). Voir aussi plusieurs articles dans Marianne2 et
sur la page web de l'auteur