Vendredi 5 septembre 2008

La Marionnette et le nain
de Slavoj Žižek

Traduit de l’américain et de l’allemand
par Jean-Pierre Ricard et Jean-Louis Schlegel

238 pages - 01/03/2006
Prix : 22 € - ISBN : 2020818620

 

      Le matérialisme est-il soluble dans la religion ? Et si oui, dans laquelle ? Fidèle à ses conceptualisations transversales nourries à la « feinte trinité » Marx-Hegel-Lacan, le philosophe slovène, dans le sillage d’Alain Badiou et Giorgio Agamben, revient sur le moment de subversion décisif que fut l’entreprise (léniniste) de Saint Paul, par lequel la venue du Christ fit événement, ouvrant la pensée à l’universel et bouleversant du coup le concept de communauté. Du grain à moudre pour inventer un présent non pas anti-terroriste mais révolutionnaire…

      D’abord, une thèse : « seule une approche matérialiste permet d’accéder au noyau du christianisme, et vice versa : pour devenir un véritable adepte du matérialisme dialectique, il faut passer par l’expérience du christianisme. » Et donc, par Paul. Qu’a fait Paul à/dans/de la position juive ? Se substituant d’abord à Judas parmi les apôtres (le traître nécessaire à la mort-avènement du Christ), il trahit ensuite le Christ pour organiser le nouveau Parti appelé communauté chrétienne : de cette manière, il rompt avec toute forme de communautarisme en ramenant les hommes de l’altérité à l’identité. Au-delà de la trahison perverse, c’est là tout le paradoxe de l’amour qui, comme l’Absolu, « ne doit pas être posé comme le but direct : il doit garder un statut de conséquence indirecte, de bien qu’on obtient comme une grâce imméritée. ». Et l’auteur de convoquer la figure du héros, du pathos, du Salut dans la Chute, de la compassion (à distinguer de l’indifférence tao-bouddhiste, au nom de laquelle s’accomplirent nombre d’horreurs, et qui fonctionne aujourd’hui comme complément idéologique de la globalisation libérale. Capitalistes oui, mais zen...). Pour Slavoj Žižek, il s’agit de saisir « non pas encore le dogme positif établi mais le geste violent de la prise de position, le "médiateur disparaissant" entre judaïsme et christianisme, quelque chose de voisin de la violence constitutive de la loi selon Benjamin. » Benjamin dont le marxisme messianique permit enfin, au XXe siècle, de lire Paul : « La clé de l’urgence de l’approche chez Paul de la fin du monde est fournie par l’état d’urgence révolutionnaire. Cet état d’urgence doit être rigoureusement opposé à l’urgence totalitaire-libérale d’aujourd’hui, celle de la "guerre contre la terreur" ».

      Au christianisme revient donc le mérite d’avoir révélé Dieu dans son impuissance, de L’avoir identifié à l’homme, qui passe ainsi de la Loi à l’amour (contrairement au judaïsme : « Le secret auquel les Juifs restent fidèles est l’horreur de l’impuissance divine – et c’est ce secret qui est dévoilé dans le christianisme »). Dès lors, « le problème principal devient celui de l’impossible universalité ». « Dans notre âge post-idéologique complètement résigné, ne laissant aucune ouverture à quelque objectif positif que ce soit, le paradoxe vient de ce que les seuls candidats légitimes au titre d’absolu sont des actes radicalement mauvais, irreprésentables » (Auschwitz). Un âge dont « le but suprême serait, dans la lignée du café décaféiné, d’inventer un opium sans opium, [un objet de jouissance débarrassé] de toute la substance qui rend les choses dangereuses ». Un âge où « nous remplissons nos mandats symboliques en ne les acceptant pas volontiers, en ne les prenant pas au sérieux ». Un âge où « il faudrait se montrer prudent et ne pas attribuer à l’autre la croyance naïve que nous sommes nous-mêmes incapables de porter ». Et de conclure en développant une homologie croustillante entre l’objet lacanien et les œufs Kinder, « cette structure de la marchandise et la structure du sujet bourgeois », « le modèle de tous ces produits qui nous proposent quelque chose en plus ». Quant à dire que « le libéralisme et le totalitarisme partagent la même croyance au facteur X, au jouet en plastique placé au milieu de l’enveloppe humaine en chocolat » et qu’ « il faut s’attaquer au cœur de cette position hégémonique, à savoir l’idée que le respect devant l’altérité serait l’axiome éthique élémentaire », on laissera le soin à chacun d’y revenir plus avant avec ce livre oblique et passionnant.

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Jeudi 7 août 2008
Lu sur le blog de Catherine Kintzler


Justice et croissance

par Jean-Michel Muglioni

En ligne le 3 août 2008

Les idées les plus simples ne sont pas les plus faciles à comprendre : par exemple, qu’il n’y aura jamais de justice tant qu’on comptera seulement sur l’accroissement des richesses pour améliorer le sort des plus misérables. Subordonner la justice à l’aisance économique, c’est s’autoriser à la différer. Le dogme de l’économie toute-puissante dessaisit les citoyens de leur souveraineté et quand l’Etat lui-même fait de la production sa préoccupation principale, il perd sa fonction en renonçant à toute volonté politique.

Le dogme de la croissance
    La nécessité de la croissance est le nouveau dogme. L’enrichissement universel est tenu pour inévitable et indispensable : produire plus permettra plus de justice, car la justice consiste à répartir les richesses. Les libertés fondamentales et tout ce qui, grâce à l’instruction et à la culture, fait la dignité de l’homme, est du même coup subordonné aux impératifs économiques et sociaux. Ainsi certains partisans du progrès disaient naguère que le combat laïque est une façon de renoncer aux luttes sociales. Défendre Dreyfus ne leur avait pas paru immédiatement essentiel. On oublie donc que la république, la justice et la laïcité sont un combat permanent qui ne dépend pas des conjonctures économiques. Ainsi s’explique aussi bien, pour une grande part, l’hégémonie du libéralisme économique sur les esprits.
    De son côté le parti de l’expérience subordonne les principes au faits ; pour lui une idée ou un idéal est une utopie, et il s’imagine en prise avec la réalité. Il veut qu’on attende pour être juste d’être plus riche, par crainte de mettre l’économie en péril et d’appauvrir les plus pauvres. Rien ne paraît plus sensé que ce chantage érigé en doctrine.
    Ainsi, les uns, espérant que l’avenir nous enrichira, dépenseraient déjà la richesse future au nom de la justice ; les autres, faisant leurs comptes, remettent au lendemain la justice. Dans tous les cas la justice dépend de l’état de la caisse. Il est confortable d’oublier qu’elle ne dépend pas des circonstances : attendons pour être honnêtes d’en avoir les moyens ! Le primat idéologique de l’économie, c’est-à-dire la subordination de la politique à l’économie, et les philosophies de l’histoire qui font de l’économie, libérale ou non, la détermination en dernière instance devaient mener là. Et une fois réveillé du fantasme de la croissance infinie, on rêve de développement durable, comptant toujours sur plus de richesses pour améliorer la condition des plus malheureux. Produisons ! Mais l’injustice vient-elle chez nous, ailleurs ou autrefois, du manque de richesses ? L’idéologie de la croissance a pour conséquence nécessaire qu’il suffit d’une crise économique pour qu’on ne soit plus tenu d’être juste et qu’on détruise ce qui a été institué au temps des vaches grasses pour améliorer la condition des plus humbles.

Injustice et opinion
    Qu’il soit impossible à un seul pays de déclarer forfait dans la course universelle à la croissance, que certains pays aient besoin de croître tout simplement pour nourrir leur population, cela n’enlève rien à la vérité de ce qui précède. Aucun « progrès » dans cette course jamais ne garantira la justice, car l’injustice ne vient pas d’abord de la pénurie ou de l’insuffisance des biens à répartir mais des passions humaines et des préjugés. Ou bien considérera-t-on que c’est en vertu d’une nécessité économique que certains faisaient payer un verre d’eau pendant la débâcle de 1940 ? La rareté n’est pas la raison des prix ou des salaires exorbitants. Les gains de quelques célèbres gladiateurs du ballon ne s’expliquent que par l’adulation dont ils sont l’objet : l’économie dépend de l’opinion, et finalement du battage médiatique. Y a-t-il même une réalité économique ?

La fin de la politique
    Il résulte de la nature de l’essor économique que les citoyens ne peuvent agir directement sur les puissances industrielles et financières qui l’empor-tent sur le pouvoir politique lui-même. Le capitalisme accomplit aujourd’hui le dépérissement de l’Etat républicain. Il a dessaisi le citoyen de sa citoyenneté. Et comme sa réussite nous rend plus dépendants comme consommateurs que comme salariés, nul ne cherche à s’y opposer. Comment faire grève si l’on a des traites à payer, puisqu’il a fallu emprunter pour consommer ? Rendre propriétaires les salariés les plus modérément rétribués est un moyen efficace de les tenir, puisqu’ils sont par là prisonniers de leur banque ; et leurs maisons, de moindre qualité, ne valant plus rien à leur mort, leurs enfants ne pourrons rien en tirer, d’autant que les bassins d’emploi se déplacent. Mais pour mesurer notre impuissance, il suffit de considérer nos habitudes de consommation les plus ordinaires, auxquelles seuls les plus misérables peuvent échapper : nous sommes attachés aux automobiles comme à notre liberté ; nous ne pouvons plus rouler sans climatisation ; il nous faut étouffer de chaleur l’hiver ; etc. Il n’y a pas plus de politique quand le citoyen s’est métamorphosé en consommateur que lorsqu’il est maintenu dans la misère. Comment dès lors éviter que la société civile vienne complètement à bout de l’Etat ? Telle est aujourd’hui la question politique majeure. Comment résister aux puissances industrielles et financières ? Or si c’est l’Etat qui s’empare de la production, il perd lui-même sa fonction proprement politique.

Ce qui relève de la loi
    L’institution judiciaire dépend de l’Etat, et aussi l’école, la recherche, la santé publique, même si les techniques et les laboratoires de recherche sont dépendants du pouvoir économique ; et encore la culture. La loi limite le marché : la volonté politique l’emporte sur les puissances économiques. Une nation peut sauver son industrie cinématographique que la « loi » du marché aurait fait disparaître : l’idée même d’une politique culturelle implique que les intérêts économiques ne sont pas les seuls principes de décision.
    Soit l’exemple de la santé. Les laboratoires pharmaceutiques et les fabricants de matériel médical de pointe ne sont pas des philanthropes ; le serment d’Hippocrate n’est pas leur charte. La « valeur » qui compte pour eux n’est pas la santé (valere, en latin, c’est « se porter bien »), mais la valeur boursière de leurs actions. L’affaire du sang contaminé (où public et privé sont mêlés) n’est pas un accident. Cette industrie n’a pas pour finalité de soigner les malades : la santé publique est pour elle un moyen en vue d’une fin, l’enrichissement de quelques-uns. Pourtant la volonté des citoyens et le souci de leur santé peuvent l’emporter sur cette puissance. La puissance politique, qui réside tout entière dans la volonté des citoyens, dans leur conviction, que le vote a pour vocation d’exprimer, impose par la loi des limites à la puissance économique. Il y a des crimes : on a vendu du lait en poudre en Afrique de sorte que les mères le mélangeant à de l’eau polluée, on a provoqué des catastrophes sanitaires, mais inversement les laboratoires ont fini par céder et par vendre en Afrique à prix réduit certains médicaments. Et si le vote est détourné de son sens, comme il arrive souvent, ou si les représentants du peuple sont sensibles aux pressions des puissances, des manifestations deviennent nécessaires.
    De la même façon il dépend de la puissance publique de faire en sorte qu’il y ait assez de juges et de greffiers pour traiter les affaires, assez d’éducateurs et d’hommes ou de femmes compétents pour suivre l’application des peines, assez de prisons et des prisons conformes aux règles européennes, etc. Leur état déplorable ne vient pas de ce que respecter les règles élémentaires d’humanité coûte trop cher, mais de ce que les citoyens sont satisfaits de l’état des lieux. Et sont-ils choqués s’il n’y a pas assez de juges pour traiter les affaires financières, ni assez d’inspecteurs du travail ? L’insuffisance d’une institution tient toujours à l’absence de volonté politique des élus et des électeurs, et non à quelque nécessité sur laquelle on ne pourrait rien.
    De même il dépend de la politique de faire en sorte que l’école instruise assez les hommes pour qu’ils s’éveillent à la conscience d’eux-mêmes et deviennent des citoyens critiques. L’échec est patent, car l’école ne peut exister qu’à contrecourant de l’idéologie dominante, comme autrefois contre les superstitions des campagnes. Paraphrasons Bachelard : il n’y a de véritable école que là où la société est faite pour l’école et non l’école pour la société. Or on s’accorde aveuglément à dire que l’échec scolaire et le malaise de l’institution viennent de l’inadéquation de l’école à la société, alors qu’ils viennent de ce qu’on confond la fonction sociale de l’école et son essence.

Appliquer les lois
    Propos simpliste, dira-t-on, qui ignore la complexité du monde moderne : mais toute époque n’est-elle pas complexe pour ses acteurs ? On objectera encore que je ne propose pas de programme : mais les programmes électoraux ont-ils jamais été réalisés ? Contentons-nous donc d’appliquer les lois et de veiller en toute chose à l’état de droit, sans admettre jamais qu’aucune puissance soit au-dessus de la loi. Si pour des raisons « techniques » le parlement ne peut qu’enregistrer des milliers de lois, inventons une chambre ou une cour nouvelle, chargée de veiller à l’application des lois existantes. Projet plus révolutionnaire et plus efficace que ce qu’on nomme ordinairement révolution. Le sang ou le changement incessant des lois font toujours le jeu des puissants. Renverser les tyrans consiste généralement à les remplacer par d’autres. Il est vain aussi de chercher à renverser le pouvoir économique pour le donner à on ne sait qui. Il suffit de lui opposer le droit, comme on fait ordinairement : un milliardaire qui prend envie de raser un pâté de maisons pour construire son palais ne peut pas toujours vaincre l’obstacle du droit. Une telle politique requiert seulement que les hommes de la société civile que nous sommes tous veuillent être citoyens. Il suffit, mais il le faut. Alors l’opinion, qu’elle s’exprime ou non par le suffrage, sera plus forte que la bourse. Seule l’opinion peut contraindre les puissances financières. Mais rien n’est possible si les hommes se laissent acheter.

La liberté d’opinion, fondement de tout droit
C’est pourquoi la liberté d’opinion est le fondement de tous les droits. Or quelle législation peut s’opposer à la direction de conscience qui aujourd’hui n’est pas imposée par l’Eglise mais par les médias et les instituts de sondage ? Une école laïque ne se garde pas seulement des pressions cléricales mais aussi des pressions de la société civile, et elle s’interdit toute relation avec l’univers médiatique. Il suffit de lui rendre sa fonction propre, qui est d’instruire, et l’opinion sera libre. Mais nous n’en voulons pas : nous sommes veules non par peur des armes mais parce que nous craignons d’être moins bien chauffés l’hiver prochain.


© Jean-Michel Muglioni et Mezetulle,  2008
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Dimanche 13 juillet 2008

Philosophie ou histoire des idées ?

Une leçon de philosophie ou un cours d'histoire des idées ?
Réponse à Luc Ferry
par Catherine Kintzler

En ligne le 28 juin 2008

Mes relations avec Luc Ferry sont excellentes, fondées sur une estime que je crois réciproque, et sur une sympathie que je n'ai aucune réticence à reconnaître. Cela n'empêche pas des désaccords profonds sur le plan politique: Mezetulle en a déjà fait état au sujet des
programmes du primaire.
Mais cette fois, Luc Ferry a frappé très fort dans un récent entretien au journal La Croix où il s'appuie sur des poncifs et des rumeurs pour déclarer que « la philosophie est très mal enseignée » et réclamer le remplacement  de cette discipline, telle qu'elle est enseignée aujourd'hui, par « l'histoire des idées ».

    Dans un entretien accordé le 12 juin au journal La Croix (1) Luc Ferry, ancien ministre de l'Education nationale, se livre à une démolition en règle de l'enseignement de la philosophie en classes terminales des Lycées – dans les règles d'une rhétorique qui pour être fausse n'en est pas moins vulgaire, c'est-à-dire répandue dans l'opinion.
    Les poncifs habituels sont sans vergogne réutilisés avec un aplomb effarant, sans le moindre argument sérieux. "La philosophie est très mal enseignée. La preuve ? Demandez autour de vous, vingt ou trente ans après les gens n'en ont toujours pas la moindre idée" : il suffit de rétablir ici la concordance des temps pour voir le truc, mais plus c'est gros, mieux ça passe ! Poursuivons l'enfilage des perles : l'enseignement de la philo se réduit à un badigeonnage de généralités baptisées "esprit critique" qui aurait "fait hurler de rire Aristote, Spinoza, Kant ou Nietzsche". Un peu plus loin, après avoir entendu rire les morts et les avoir vus "tomber de leur chaise" (sic), on a droit à une révélation sèche en direct : "La vérité, c’est que la philosophie n’a à peu près aucun rapport avec ce qu’on enseigne en terminale". N'oublions pas la cerise démagogique sur le gâteau : les fameux écarts de notation au bac dont un rapport "non publié" ferait état ! La conclusion tombe : si l'enseignement de la philosophie se perpétue tel quel, s'il n'est pas accessible à l'idée que L. Ferry se fait de sa "réforme", alors il vaut mieux le remplacer par celui de l'histoire des idées, c'est "une évidence" ! En quelques lignes, Luc Ferry réussit à insulter toute une profession et à réclamer la programmation de sa disparition (2) en assénant des "vérités" sorties de son chapeau.


De qui parle Luc Ferry ?

    J'ai récemment rencontré Luc Ferry lors d'un stage académique de formation continue destiné aux mêmes professeurs sur lesquels il s'acharne dans cet entretien. J'ai suivi avec le plus grand intérêt et même avec un plaisir certain son intervention sur les rapports entre le christianisme et la philosophie, j'ai pu apprécier sa grande disponibilité dans la discussion. Répondant à ses collègues du secondaire avec aisance et sans prétention, il s'appliquait à rendre le débat vivant, constructif, instructif, et à traiter chacun sur un pied d'égalité... ce fut un moment très agréable pour tous.
    Alors, lisant cet entretien insultant où il accuse les professeurs de dispenser des cours sans contenu, de surfer sur des généralités formelles d'où toute substance est bannie, de s'en tenir à une vague conception de la "réflexion" et de "l'esprit critique" qui n'est bien sûr pas spécifique à la philosophie, je me demande à qui il pense. Sans doute pas à ces professeurs qui, avides de savoir, désireux d'enrichir la matière de leurs leçons, avaient parcouru des distances appréciables pour venir suivre ce stage et l'y rencontrer, avec quelques autres intervenants (dont j'étais) issus de l'enseignement supérieur. Sans doute pas à moi non plus : je ne peux du reste que le remercier d'avoir fait récemment sur LCI un éloge appuyé et très informé de mon dernier livre qu'il a lu attentivement. Sans doute faisons-nous partie de ces "quelques professeurs de talent" dont il est question au début de l'entretien : ceux qui, faisant exception, tels les brillants amis juifs de tout antisémite, viennent confirmer la règle et en l'occurrence accuser la profonde nullité de tous les autres....
    Nullité encouragée et même voulue par des programmes dont le défaut principal est qu'ils ne sont pas ceux que Luc Ferry préconisait naguère. Jugez plutôt du vide: ce ne sont que notions abstraites comme "le langage", "le temps", "l'art", "la perception", "la démonstration", "théorie et expérience", "l'Etat", "la justice", "la liberté", "le travail", "le bonheur". Excusez du peu : on peut difficilement faire plus creux, plus inintéressant.

    On s'attendrait à ce que Luc Ferry apporte quelques éléments précis dans cet éreintage des notions. Qu'il explique comment pour travailler par exemple sur la connaissance expérimentale, les professeurs de philosophie s'arrangent sans doute pour la vider de son contenu et pour faire l'impasse sur l'éclosion de la science moderne, sur le passage du monde clos à l'univers infini, ou encore comment il s'arrangent pour éviter de donner des exemples issus de la mécanique classique. Qu'il explique comment, pour travailler sur "le beau" (3) et laisser cette notion à son moment vague et imbécile, ils évitent d'exposer la rupture entre la conception objective des classiques et le passage à la notion d'esthétique et à l'anthropologisation du discours sur l'art via une théorie du jugement, ou encore comment on peut éviter d'expliquer la distinction entre "les beaux-arts" et "les arts du beau". Qu'il dise comment, pour travailler sur la notion de droit et de loi juridique, on devrait s'interdire d'aborder les conceptions contractualistes des théories politiques classiques. En bref, qu'il dise comment il est possible de faire de la philosophie en la vidant de ses contenus et de son histoire. Comme si les professeurs de philosophie n'avaient jamais reçu de formation, comme s'ils n'avaient jamais suivi un enseignement universitaire de niveau bac+4 et pour la plupart bac+5, comme si nombre d'entre eux n'étaient pas, eux aussi, titulaires d'un doctorat !
    Non, le seul élément précis apporté à cette critique du programme par notions (n'oublions pas que ce programme comporte aussi une partie explicitement consacrée à l'histoire de la philosophie sous forme d'étude suivie de textes) est hautement discutable. Prétendre qu'il est issu d'une tradition scolastique de mise sous tutelle de la pensée philosophique, c'est négliger le contenu même de cet enseignement, qui s'autorise entre autres d'une forte tradition cartésienne étayée sur l'ordre des raisons et relayée par une conception bachelardienne de l'erreur et de l'obstacle. C'est en outre proposer une très partielle vision de l'histoire de la philosophie qui a rencontré les "notions" sous d'autres formes que celles d'une scolastique sans contenu – car de quoi parlent les dialogues de Platon, sinon de "notions"? Et du reste c'est faire bon marché, à parler ainsi de "scolastique" sur un ton entendu et méprisant, d'une grande tradition qui aujourd'hui encore est susceptible de fournir quelque aliment de choix à la pensée.

    De qui parle donc Luc Ferry ? De quel enseignement secondaire a-t-il lui-même une expérience directe et prolongée, autre que les rapports de seconde main (de préférence "non publiés" - ça impressionne davantage) ? Quelles classes a-t-il visitées pour tenir des propos aussi désinvoltes ? Quelle idée se fait-il lui-même de ce qu'on nomme improprement un "cours" de philosophie, idée autre que la pure et simple rumeur dont tout philosophe devrait se méfier par principe ?

    Et qui suis-je pour m'indigner ainsi contre un ancien ministre, qui de plus est mon collègue, et pour lequel j'ai, je l'avoue, de l'estime et de la sympathie ? Ayant pratiqué 22 ans l'enseignement de la philosophie en Lycée avant de passer dans l'enseignement supérieur, ayant siégé durant toutes ces années aux jurys de bac, ayant présidé fort souvent les commissions d'harmonisation que Luc Ferry balaie d'un revers de main (4), ayant exercé la fonction de conseiller pédagogique, ayant enseigné ensuite la préparation des concours, ayant siégé au jury du CAPES, étant constamment restée en contact avec la réalité des classes du secondaire après l'avoir quitté, je me sens largement aussi légitime que Luc Ferry pour parler de ces choses et remettre quelques pendules à l'heure. [Haut de la page]


Qu'est-ce qu'une leçon de philosophie ? Cours ou leçon ?

    Il semble bien que, fort de la profonde méconnaissance du réel des classes de philosophie, méconnaissance qui s'étale outrageusement dans cet entretien expéditif, Luc Ferry s'ingénie ici à confondre deux notions que pourtant il connaît parfaitement. En effet, si les professeurs de philosophie peuvent légitimement être accusés de ne pas faire de cours à proprement parler, c'est qu'ils s'efforcent de faire des leçons (5).

    Une leçon, c'est un mini-itinéraire intellectuel éclairé par les meilleures sources – que chacun choisit en fonction de sa propre capacité à les utiliser et du degré d'avancement des élèves – itinéraire à l'issue duquel on sort instruit (et non pas seulement plus informé), en état de porter un jugement sur une série de questions. L'instruction vaut pour le maître comme pour l'élève: on ne peut pas parcourir le chemin sans se ré-instruire soi-même, car il n'y a pas de leçon sans un moment d'égarement et d'opacité. Il faut ressusciter les obstacles et repasser par le faux, par le moment d'opinion, pour que le moment d'éclairage soit aussi celui d'une réforme intellectuelle. Car on ne peut rien comprendre à quoi que ce soit si on n'a pas compris pourquoi on n'avait pas compris, et donc il faut commencer par se tromper, par penser de travers : c'est vrai de toute discipline, et la philosophie ne fait pas exception, elle est même éminemment concernée par ce parcours dialectique qu'elle a pour tâche non seulement d'appliquer, mais de rendre explicite.
    Toute leçon est polémique et si on n'est pas capable de réeffectuer la polémique en soi-même, de redevenir soi-même, le temps d'une leçon, l'homme du préjugé et de l'erreur qui s'oppose à lui-même en s'instruisant, la leçon devient un cours, un exposé, un article de dictionnaire, une galerie qu'on visite de l'extérieur. Exposer des concepts philosophiques en se contentant de les définir tranquillement, de les raconter et de les situer dans leur histoire, c'est faire défiler devant quelqu'un des outils dont il n'a même pas l'idée de l'usage qu'on peut en faire.

    Mais prenons un exemple, de préférence difficile.
    Pourquoi Kant a-t-il inventé les concepts de "jugement synthétique a priori" et de "physique pure"? A quoi ça sert ? C'est une question technique, qu'un dictionnaire spécialisé pourra définir. Mais tant qu'on n'aura pas réeffectué, à partir de questions ordinaires, le parcours qui rend intelligible et nécessaire cette technicité, tant qu'on n'aura pas compris en l'effectuant soi-même la question que ce concept tente de résoudre, on n'aura pas fait de philosophie : on n'aura fait que de l'histoire extérieure des concepts philosophiques, on sera dans la situation d'un promeneur à qui l'on présente les outils les plus sophisitiqués de l'alpiniste et qui ne soupçonnera même pas comment on les met en oeuvre.
    Alors il faut transformer le promeneur en alpiniste et lui faire faire un petit bout d'escalade ; il faut transformer le penseur ordinaire qui se dit "le jugement synthétique a priori et la physique pure sont des acrobaties techniques dont je n'ai que faire, c'est juste bon à faire une fiche pour passer l'examen" en l'amenant au comble de la pensée, qui lui fera voir que, oui, il est concerné par cette affaire, tous les jours.
    Alors il faut passer par les affres de la pensée, monter « le chemin rude et escarpé » dont parle Socrate dans La République. En l'occurrence expliquer par exemple que, si je ne trouve pas mes clés et que je dis qu'elles ont disparu, je suis pourtant sûre qu'elles ne peuvent pas avoir totalement disparu, qu'elles n'ont pas été annihilées. Je dis qu'elles ont disparu, mais je ne le pense pas. Je pense qu'il s'est nécessairement produit quelque chose qui a fait qu'elles étaient tout à l'heure sur la table et qu'elles sont maintenant ailleurs ; que cette relation entre tout à l'heure et maintenant, on peut l'appeler causalité, et que cette relation, je la tiens pour certaine en elle-même, je la tiens pour certaine a priori : elle pourrait bien structurer mon expérience et rendre toutes les autres expériences possibles. A présent, une grande partie de l'ascension est faite ; nous commençons à voir à quoi sert l'outillage technique : c'est de ce genre de certitude que Kant essaie de rendre compte en inventant ce monstre logique qu'est un "jugement synthétique a priori" et cette oxymorique "physique pure", et en supposant qu'il existe une forme de l'expérience qui n'est pas strictement empirique. Mais a-t-il raison d'inventer ces monstres ? Il a eu raison de montrer qu'il y avait là une montagne à soulever, ou à gravir : d'autres l'ont vu avant lui, mais pas de façon aussi précise, et il a eu le mérite de trouver une voie que personne n'avait décelée.
    Voilà un exemple d'une des manières par lesquelles ce mot creux, très général et abstrait que l'on nomme "expérience" peut s'éclairer : douloureusement, polémiquement, somptueusement... et de façon critique, ce qui est aux antipodes d'un vague "esprit critique" qui ne réclame aucun effort et qui conséquemment ne donne aucune satisfaction. Voilà comment l'histoire de la pensée ("Kant lecteur de Hume") elle-même s'anime parce qu'on peut, en un sens, la revivre de manière fictive et concentrée dans une leçon.


Question de cours ou dissertation ?

    Mais ce verbiage creux (par exemple et entre autres : "l'expérience", "le désir", "le droit", etc.) que Luc Ferry dénonce dans le libellé du programme de philosophie, n'est-ce pas, mutatis mutandis, celui qu'affrontait Socrate jadis sur l'agora, n'est-ce pas celui qu'abordent les dîners en ville ? Contrairement à ce qu'affirme Luc Ferry, ce verbiage notionnel n'est pas "analysé" en classe comme s'il était argent comptant ! Il est une matière à partir de laquelle et souvent contre laquelle il est urgent de produire de la pensée, en dehors de laquelle la pensée n'est qu'un exercice d'école séparé de ce à quoi elle se frotte. Inversement, une pure et simple histoire des idées avec  questions de cours sur les "grandes visions du monde" se présente comme argent comptant offert à l'analyse directe, la pensée y étant abordée sous la forme d'une succession de données et de faits ! Pour l'animer, il faut encore qu'elle soit effectuée et questionnée philosophiquement.

    En effet, à quoi bon des questions formatées où l'on reconnaît immédiatement les cours du professeur ? La différence entre une question de cours et une dissertation philosophique tient notamment à cela : le sujet de dissertation, présenté sous le régime de l'opinion, sous celui de l'agora ou du dîner en ville, réclame qu'on le reconvertisse, par une démarche expresse et raisonnée, en quelque question saisissable par le concept.
    A quoi bon demander à un étudiant ou à un élève de se borner à donner la définition du jugement synthétique a priori en le situant dans un temps forcément révolu ? Il sera plus difficile, mais plus judicieux de lui demander "Sur quoi nous fondons-nous pour penser que la nature obéit à des lois ?". A quoi bon interroger un élève sur "les conceptions de l'erreur" ? Il sera plus difficile, mais infiniment plus enrichissant pour sa propre pensée de lui soumettre le dicton "L'erreur est humaine". A quoi bon l'interroger sur "la théorie classique de la liberté" s'il n'est pas en état de faire face à une question du genre: "Peut-on obéir sans cesser d'être libre" ?

    Si, dans une situation réelle, complexe, livrée à la fluctuation de l'opinion et au poids des idées toutes faites, on n'est pas capable de reconnaître une question classique, d'utiliser à cet effet l'enseignement qu'on a reçu, cet enseignement reste extérieur et livresque. C'est comme si, ayant appris la multiplication, on était incapable de discerner dans quels cas il faut y recourir. La dissertation est à l'exercice des concepts ce que le problème d'arithmétique est à l'exercice des opérations : tous deux sont, à des degrés divers et sur des sujets différents, des exercices du jugement. Un élève qui a suivi le cours le plus savant sur les théories de la propriété et qui se trouve démuni pour décortiquer et pressurer la fameuse expression "Ceci est à moi", qui se contentera de dire "Rousseau a écrit cela dans un de ses Discours en 1755, et d'ailleurs la propriété c'est la source de bien des maux", a peut-être été informé : il n'a pas été instruit et mis en état de juger. Il ne s'interrogera pas sur le rapport reliant le "ceci" et le "moi" dans l'acte d'appropriation, il n'apercevra pas la différence entre possession et propriété, il ne verra pas en quoi le rapport de propriété entre un "ceci" et un "moi" suppose un type de rapport entre les "moi" ; il ne comprendra pas pourquoi la propriété est génératrice de droit, il ne comprendra pas en quoi le moment marchand est à la fois une dégradation et une élévation (où l'on retrouve Rousseau).
    Voilà ce que s'efforcent de faire les professeurs de philosophie dans leurs classes, voilà à quoi ils tentent d'exercer leurs élèves. C'est vrai, ils ne leur "parlent pas de" Rousseau : ils ont l'outrecuidance de penser que de jeunes adultes sont capables de réeffectuer pour eux-mêmes, partiellement mais sérieusement, quelques segments de son itinéraire intellectuel et que c'est à ce prix qu'ils sauront tracer le leur.  [Haut de la page]


Un savoir sans remède

    A lire ce calamiteux entretien, ce serait tellement mieux si, au lieu de s'emparer de la pensée en s'éclairant de son histoire pour l'appliquer à des situations difficiles parce qu'elles sont réelles, ici et maintenant, on en faisait défiler la fresque sous les yeux des lycéens, si on se contentait de leur dire "les uns ont pensé ci, les autres ont pensé ça.. , les Anciens croyaient que la Terre est au centre du monde, mais ça a bien changé depuis et ça changera encore... ". Comme le fait remarquer Alain dans un de ses Propos sur l'éducation, "ce genre de savoir est sans remède".
    Ce serait tellement mieux si on regardait Platon, Aristote, Descartes, Rousseau, Kant, Hegel, Marx, Nietzsche, Freud, Bachelard, Husserl, Sartre, Arendt, Foucault et quelques autres (6) comme des curiosités défilant dans la vitrine de l'histoire des idées, comme s'ils étaient au zoo du côté des bêtes. Ainsi chaque lycéen, fort de sa visite dans l'exotique et tellement fun "monde de Sophie", pourra ensuite en revenir, car n'est-ce pas on en revient, comme on revient d'un jeu vidéo. Plus exactement, il en reviendra comme le badaud revient d'un sommet où l'aura hissé un téléphérique panoramique. Ebahi, mais nullement transformé ni aguerri par l'ascension, il aura même peut-être le culot de considérer le pauvre alpiniste comme un demeuré : à quoi bon transpirer pour faire cela soi-même ? Installé dans l'idée que tout cela est historique et révolu, il n'y verra qu'un objet de contemplation, un album de souvenirs que l'on peut reléguer dans un coin. Bien sûr, la pensée en acte ne sera pas vraiment bannie (on n'est pas aussi brutal..), mais elle sera mise en scène et assignée à une place anecdotique : une bulle sommitale dans laquelle il est bon de faire quelque incursion lorsqu'on est jeune, sous la houlette d'un guide qui prendra soin d'en signaler l'extériorité en vous épargnant les aspérités – attention, restez sur le bord, ne vous mouillez pas, il suffit d'en faire le tour.

    J'accorde que ce sera sans doute commode pour briller dans les dîners en ville, où les grandes fresques brossées par une prétendue expertise revenue de tout et habituée aux tours de passe-passe sont fort prisées : cela ne demande aucun effort de retour sur soi. Il est vrai que se prendre de passion pour la pensée exposée aux aléas de la place publique, il est vrai que croire qu'on peut l'exercer dans les lieux où en principe elle est suspecte, c'est se rendre toujours un peu ridicule. Mais on peut préférer le ridicule à un savoir sans remède et, comme le Cripure de Louis Guilloux (7), devant des propos globalement insultants, se soulager avec une "gifle globale".


© Catherine Kintzler,  2008

Notes   [cliquer ici pour revenir à l'appel de note]
1 - Luc Ferry « La philosophie est très mal enseignée dans nos classes », http://www.la-croix.com/article/index.jsp?docId=2340440&rubId=786
2 - Luc Ferry a remis le couvert sur LCI le 27 juin, en servant un plat moins assaisonné d'insultes puisqu'il ne s'en est pris qu'aux seuls programmes. Je parle ici de disparition, car les professeurs de philosophie ne sont pas plus aptes que d'autres (historiens, littéraires, sociologues...) à enseigner l'histoire des idées : on ne voit pas pourquoi un tel enseignement leur serait réservé.
3 - Notion citée  par L. Ferry, mais qui n'est pas explicitement au programme. Mais ce dernier n'empêche aucun professeur, en étudiant « l'art », d'aborder la question du beau.
4 -
Précisons que les correcteurs du bac en philosophie sont astreints à deux séances d'harmonisation des notes, l'une (dite "d'entente") en début de prise en charge des copies, l'autre juste avant l'attribution des notes pour communication aux jurys.
5-
On relira à ce sujet le texte de Jacques Muglioni "La leçon de philosophie", accessible en ligne sur le site de l'Académie de Versailles http://www.philosophie.ac-versailles.fr/bibliotheque/pub.lec.phi.BL1.pdf (repris dans Jacques Muglioni L'Ecole ou le loisir de penser, Paris : CNDP, 1993).
6 - Auteurs tirés de la liste du programme officiel consultable sur le site du Ministère de l'EN
http://www.education.gouv.fr/bo/2003/25/MENE0301199A.htm
  On remarquera que, contrairement à ce que prétend la rumeur selon laquelle l'histoire de la philosophie dans l'enseignement secondaire s'arrêterait à Hegel, les auteurs de la fin du XIXe et du XXe siècle y figurent en assez grand nombre.
7 - Louis Guilloux, Le Sang noir, Paris : Gallimard, 1re éd. 1935.
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Mardi 13 mai 2008

les francs maçons à Valmy
envoyé par Chrysogone

vue sur Dailymotion cette video d'une manifestation de défense de la République et la Laïcité.
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Lundi 21 avril 2008
Vu sur le blog "Riposte laïque"
http://www.ripostelaique.com

RIPOSTE LAIQUE

Sarkozy veut en finir avec la laïcité. Aux armes, citoyens !

mardi 15 avril 2008, par Guylain Chevrier


Le 9 avril dernier, à l’initiative du Président de la République, un comité de réflexion sur le Préambule de la Constitution a été créé par décret. Il est chargé, conformément à ce qu’expose la lettre présidentielle annexée à celui-ci, d’étudier dans quelle mesure, les droits fondamentaux reconnus par la Constitution doivent être complétés par des principes nouveaux. Le comité peut entendre ou consulter toute personne de son choix. Mme Simone Veil, ancien membre du Conseil constitutionnel, ancien ministre d’Etat, a été nommée présidente du comité ainsi institué, sorte de caution morale à cette démarche. Il remettra son rapport au Président de la République avant le 30 juin 2008.

Lors de la conférence du 8 janvier dernier au cours de laquelle il avait présenté ses vœux à la presse, le Président Sarkozy avait affirmé son intention de « réformer » le préambule de la Constitution de 1958 afin d’intégrer de nouveaux droits, affirmant qu’il apporterait en 2008 un changement « en profondeur » en France, dans le prolongement de ce qu’il nomme « la politique de civilisation ». Dans la lettre annexée au décret, le Président Sarkozy interroge : « Doit-on permettre au législateur de mieux garantir l’égal accès des femmes et des hommes aux responsabilités, en dehors même de la sphère politique ? Y a-t-il des principes directeurs sur lesquels il conviendrait de fonder, au-delà de l’évolution des techniques, notre approche des problèmes liés à la bioéthique ? Faut-il rendre possibles de nouvelles politiques d’intégration valorisant davantage la diversité de la société française pour favoriser le respect effectif du principe d’égalité ? » Il évoque « l’ancrage européen de la République » ou encore que, « la Charte européenne des droits fondamentaux, doit en outre être pris en considération. »…

Que cherche donc Sarkozy à travers ce qui semble à la fois un éloge de l’égalité et de la diversité, sorte de paradoxe dont il a le secret ? L’égalité homme-femme réduite à la logique de la parité Lorsqu’il nous parle de garantir l’égalité homme-femme, pour enchaîner la justification de l’introduction du principe de diversité dans le Préambule de la Constitution qui pourrait être réécrit, il y a une manœuvre qui s’attaque en réalité d’emblée au principe d’égalité.

Il nous parle de mieux garantir l’égal accès des femmes et des hommes aux responsabilités, en dehors même de la sphère politique, en fait d’égalité il fait directement référence à l’élargissement d’une logique de la parité à d’autres secteurs de la vie nationale, comme l’entreprise… Parler d ‘égalité en en fondant la démarche sur la parité, c’est réduire cette première à une mise en concurrence des sexes, au lieu de promouvoir un projet commun aux hommes et aux femmes et non un combat d’un genre contre l’autre.

La dynamique de l’égalité entre hommes et femmes qui a été un facteur important de libération pour toute la société et d’amélioration de la condition du grand nombre, est remplacé par la mise en concurrence des genres qui vise au remplacement des hommes par des femmes dans les mêmes carrières, et il y a fort à parier que cela ne changera rien au système, mieux, cela le justifiera un peu plus comme le seul qui vaille.

L’avantage de cette logique pour l’architecte qui est à l’œuvre ici, est de proposer une égalité par la mise en concurrence des sexes s’identifiant avec la mise en concurrence des individus, dans un système libéral qui s’en régal. Une promotion des femmes se faisant sur ce mode ne risque en rien d’être porteuse d’une promotion de l’égalité pour tous. On relèvera ici que la logique de l’égalité à laquelle se réfère les propos du Président Sarkozy relève en réalité d’une logique de la parité qui ouvre la porte au principe de diversité, car c’est la différence entre hommes et femmes qui est ici cultivée, les genres implicitement considérés comme des communautés distinctes et concurrentes, au lieu de l’interchangeabilité des droits qui fondent l’égalité et avec elle la communauté de la nation.

Le principe de diversité contre l’égalité et les Droits de l’homme

Il s’en suit une promotion du principe de diversité qui, sous prétexte de prendre en compte des évolutions de la société, telle que le développement qu’à connu l’immigration en France depuis la seconde moitié du vingtième siècle, entend donner une reconnaissance aux différences de cultures et de religions, constitutionnalisant le principe des communautés, et piétinant par la même le principe d’égalité.

Sous couvert de faire justice à des minorités culturelles ou religieuses en les rendant visibles à travers une reconnaissance en droits, on s’attaque aux droits inaliénables de l’individu tels qu’énoncer dans la Déclaration des Droits de l’homme et du Citoyen, avec lesquelles cette logique très sarkozienne entre ouvertement en conflit.

C’est pour Sarkozy, donner un signe de bonne volonté aux chantres des revendications communautaristes, c’est aussi par là-même, à la fois, avancer dans le sens d’une France formatée sur le modèle anglo-saxon de la juxtaposition de communautés en lieu et place du peuple, de sa souveraineté politique, et développer une logique clientéliste de la politique qui fasse de la démocratie un instrument de gouvernement et de confiscation du pouvoir. C’est à un essor des communautarismes à quoi incite l’affirmation de ce principe de diversité parallèlement aux Droits de l’homme. C’est une façon d’encourager un islam, qui est au premier plan de la dynamique communautaire en France, à refuser d’évoluer, de s’adapter à la condition moderne de l’individu et de ses libertés, de « s’historiciser ».

C’est induire le risque que demain, le respect de ce principe constitutionnel de diversité puisse voir des tribunaux condamner pour discrimination ceux qui défendront l’égalité contre les pratiques communautaires parfois moyenâgeuses. Mais lorsque l’on sait que la liberté de conscience, qui se réfère au choix d’avoir une croyance ou pas, n’est rien sans la liberté de pensée mise ici à mal dans sa nature même, il y a fort à craindre que ce soit à terme la démocratie elle-même qui se trouve en péril derrière les faux-semblants de nouvelles libertés privatives se rapportant à la reconnaissance d’un droit à la diversité. On imagine comment la liberté d’expression peut être mise en péril dans cette évolution, le poids d’une censure et d’une autocensure assassinant le droit à la critique.

Une adaptation de notre Constitution à une mondialisation contre les peuples

Mais finalement, cette évolution voulue du préambule de notre constitution est en parfaite cohérence avec d’autres évolutions auxquelles on entend qu’elle d’adosse. La remis en cause de la loi de séparation des Eglises et de l’Etat par la reconnaissance du financement public des lieux de culte sous prétexte d’égalité de traitement entre les religions, la mise en conformité de la France avec une Constitution européenne récemment adoptée par un passage en force qui contient la Charte des droits fondamentaux mettant le droit des minorités sur le même plan que les Droits de l’homme, la nouvelle Déclaration universelle des droits de l’homme en train d’être concoctée par l’ONU qui consacre une conception des droits de l’homme inscrite dans la logique des minorités ethniques et des cultures, des droits de dieu valant pour droits de l’homme. Autant d’aspects qui nient l’idée de nation dans le cadre desquelles les peuples ont leurs repères et peuvent se défendre, dont il est question de faire table rase au nom du principe de diversité pour faire place net au marché comme continent-monde piétinant les droits et les acquis universels des hommes.

La laïcité, à porter au-dessus de toutes les différences ce bien commun de l’interchangeabilité des droits, de la citoyenneté, des libertés communes, protège la démocratie contre les intérêts partisans des corps intermédiaires tels que les religions ou les communautés ethniques, et en même temps protègent celles-ci dans leurs libertés contre l’hégémonie de l’une sur les autres. Il y a tout à craindre que, une fois que cette diversité aurait battu en brèche la République en s’unissant contre elle, elle s’entredéchire dans un combat fratricide pour notre société, justifiant d’un côté jusqu’au pire des Etats policiers, et de l’autre, une séparation d’isolement des communautés parquées dans des quartiers, laissant libre cours au tribalisme et à l’intégrisme, livrant les femmes aux pires soumissions, et la fraternité passée au pilori.

C’est une guerre déclarée ici au peuple qui se prépare, qui ne sera nullement sollicité pour donner son avis dans ce changement de sens de notre constitution, de notre République, dont la moindre virgule devrait donner lieu à un référendum. On ne laissera pas le loisir à quiconque d’autres que ceux qui, à droite comme à gauche, sont pour la même mondialisation, de définir comment doit s’écrire le monde selon Monsieur Profit.

Le concept de diversité au service du règne sans partage des riches

Sur le modèle économique qui lui est cher, et qu’il exposait aussi lors de la conférence du 8 janvier, il promettait d’introduire « plus d’équité » dans le système économique, entendant faire profiter également les salariés des succès des entreprises, de promouvoir un capitalisme « d’entrepreneurs », un « capitalisme familial »… En réalité, il s’agit bien dans le lignage de ce capitalisme ultra individualiste tout azimut, de cultivé toutes les formes de divisions, sous couvert de diversité, appliquant le fameux principe, diviser pour régner. On voit encore ici comment le capitalisme a étroitement partie liée avec le communautarisme, comment la laïcité est son ennemi mortel. Car seul un peuple qui n’en est plus un, parce que brisé en communautés de droits concurrentes, au non d’un principe de diversité qui enterre l’égalité, est supportable pour ceux qui entendent reproduire les conditions d’une société où l’enrichissement de quelques-uns uns se fait sur l’appauvrissement du grand nombre, où se creuse le fossé entre riches et pauvres.

Monsieur Sarkozy attribue à une politique de civilisation d’on ne sait d’où sortie dans l’histoire, et dont il serait le continuateur, les acquis de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, la laïcité, le droit du travail, les congés payés, les services publics…Non ! Ce furent des conquêtes acquises de hautes luttes contre ceux avec lesquels il se trouve en filiation, rien qui ne vint sans que des révolutions poussent dans le sens de plus d’égalité sociale et politique, sans quoi nous ne serions même pas sous le drapeau de la République !

Aux armes citoyens !

En réalité, ce qui nous est présenté comme une adaptation moderne à des évolutions de notre société à travers cette promotion du concept de diversité est une fin en règle de la laïcité, un grand retour aux corps intermédiaires que la Révolution française avait balayé avec l’établissement de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen. C’est à une « marche arrière toute » de l’histoire à quoi nous invite en réalité ici le Président Sarkozy en livrant ainsi la société française au communautarisme dans un seul but, assurer la division du peuple pour déposséder les hommes de leur volonté commune et par la-même, de leur liberté d’écrire ensemble leur destin. Aux armes citoyens !

Guylain Chevrier

historien

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