Samedi 2 février 2008
Lu sur Marianne

La laïcité, une coquille vide ?

Par Catherine Kintzler, essayiste, qui voit dans les tentatives récentes de Nicolas Sarkozy de réduire à néant le principe de laïcité l'aboutissement d'un travail de sape de plusieurs décennies par des politiques soucieux de ne vexer personne.



 

La laïcité, une coquille vide ?
 
Les discours du Président de la République à Rome et à Ryad ont fait grand bruit : n'a-t-il pas, comme je l'écrivais moi-même dans ces colonnes, franchi une ligne rouge s'agissant de la laïcité? Bien des voix s'élèvent pour le condamner, y compris celles qui naguère optaient pour une « laïcité plurielle » ou « ouverte » - qualificatifs remis à leur place par la dernière invention lexicale d'une « laïcité positive » et surpassés par elle. C'est que Nicolas Sarkozy, fidèle à la technique de forçage et de provocation qui ne lui a pas toujours été défavorable, ose dire et faire ouvertement ce qu'une politique rampante, pratiquée de tous bords, a préparé de longue date.

Faut-il rappeler que le plat dans lequel il met si tapageusement les pieds est sur le feu et mijote depuis près de vingt ans ? Celui que nous ressert aujourd'hui la Halde, en imposant les signes religieux des accompagnateurs scolaires, n'est qu'un remake plutôt fade de la magistrale tarte infligée à la laïcité scolaire par Lionel Jospin en 1989 lors de l'affaire du voile à Creil ; rappelons-nous son habile coup de pied en touche vers le Conseil d'Etat. En matière de financement biaisé des cultes, on n'oubliera pas non plus de saluer Jack Lang et le musée de la cathédrale d'Evry, brillante application du « décloisonnement du cultuel et du culturel » dont parle Caroline Fourest (1).

Au-delà de ces mesures spectaculaires et plus profondément, le modèle politique dont la laïcité est constitutive a subi une érosion obstinée. La droite n'est pas la seule à avoir lancé et pratiqué avec le succès qu'on sait la thèse de « l'école lieu de vie » (en clair : lieu de garderie), à y avoir introduit la sacralité des « différences », à y avoir accoutumé chacun à s'inscrire dans une communauté. Elle n'est pas la seule à avoir pratiqué une politique d'abandon et de reculade devant une poignée d'indépendantistes corses. Est-ce seulement un manque de volonté politique qui depuis un quart de siècle a créé et étendu des zones de non-droit autour des grandes villes, et nous a mis sur la voie d'une ghettoïsation encourageant le communautarisme ? Le cortège des « discriminations positives » est un chantier de choix pour la déconstruction républicaine, puisqu'il s'agit de récuser l'égalité des droits au profit d'une stratégie statistique qui nie le corps politique pour lui substituer une représentation destinée à « refléter » une prétendue composition de la population, composition que celle-ci ne définit pas elle-même, mais qui lui est fournie par une expertise sans contrôle.

Car le règne des « experts » et des « évaluateurs » a commencé et se poursuit. Le tribunal victimaire qu'ils érigent volontiers ne se contentera pas de mettre les fumeurs, les amateurs de corrida et autres consommateurs de foie gras au ban d'une société propre. La question ne se réduit pas non plus à une opposition entre communautarisme et universalisme. Le modèle républicain est fondé sur la souveraineté d'individus réunis sur une base minimaliste. La laïcité est une expression exemplaire de ce minimalisme, puisqu'elle disjoint la formation du lien politique de tout lien religieux ou social préalable, puisqu'elle suspend au plan politique le principe des appartenances (sans bien sûr dissoudre les communautés réelles) et qu'elle assure la liberté civile par le silence de la puissance publique. A l'opposé un modèle pulvérulent se répand, fondé sur des groupes d'influence qui ne se définissent pas par le suffrage. A tel point que le mot « minorité » change de sens dans le champ politique : mis de préférence au pluriel, il désigne dans les revendications identitaires tout ce qui permet de détruire la généralité et l'aveuglement de la loi au profit de la norme sociale dans des regroupement collectifs qui supposent une obligation d'appartenance.

Restent du modèle républicain les formulations inscrites dans les textes. Après l'évacuation de son contenu, l'édifice offre encore la résistance d'une belle façade. Dans ces conditions, comment s'étonner que le Président Sarkozy ne résiste pas à l'envie de lui donner le coup de karcher qui en débarrassera l'espace politique dont il a besoin ? Effarouchés par leur propre travail de sape, les Diafoirus qui ont évidé la coquille républicaine et laïque font mine maintenant de vouloir la replâtrer : une fois sorties de leur trou, les taupes ont mal aux yeux.

(1) C. Fourest « Une laïcité de chanoine », Le Monde, 31 janvier 2008.

Retrouvez Catherine Kintzler sur son site

Catherine Kintler est l'auteur de Qu'est-ce que la laïcité ?, paru aux éditions Vrin, 2007)
 
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Mardi 29 janvier 2008

Dominique Lecourt avait publié il y a quelques années un essai lucide intitulé :*"Des maîtres-penseurs aux piètres penseurs" qui annonçait la dérive intellectuelle de notre pays qui a conduit à l'élection du 6 mai dernier.

Il propose aujourd'hui une réhabilitation de l'esprit critique pour éviter le scientisme et le catastrophisme ambiant.

 

 

Ni scientisme, ni catastrophisme : place à l'esprit critique
Chronique parue dans le supplément "Objectif Terre 2050" de La Recherche de janvier 2008, par Dominique Lecourt :: jeudi 24 janvier 2008
Changement social >> Chronique

Ni scientisme, ni catastrophisme : place à l'esprit critique « Entre l’arrogance des scientistes et le catastrophisme des technophobes, comment aborder avec discernement des problèmes aussi grave que le réchauffement climatique ? » interroge Dominique Lecourt. Jusqu’à la toute fin du XXe siècle, le scientisme qui a accompagné la révolution des techniques et des technologies posait la science comme émancipatrice. Le Sommet de la Terre de Rio (1992) constitue un tournant ; pour la première fois, des scientifiques et des philosophes alertent sur le péril pour la liberté que constitue la science.
A travers la formulation des principes « de responsabilité » ou « de précaution » est posée la thèse que l’humanité a désormais acquis par la science les instruments d’une puissance qui peut l’anéantir en tant qu’espèce. Qu’il s’agisse des nouvelles techniques de procréation, des possibilités offertes par le clonage thérapeutique ou de la convergence des « NBIC » (nanoscience, biologie, informatique et sciences cognitives), chaque avancée de la science alimente aujourd’hui la thèse du catastrophisme. Les effets de la prise de conscience du réchauffement climatique a accentué tant ce clivage que le paradoxe de la coexistence des discours particulièrement alarmistes des politiques et militants avec l’omniprésence des technologies de pointe dans notre quotidien. Catastrophisme contre scientisme, donc ? Alors que le scientisme permettait à l’homme d’adorer sa propre raison divinisée grâce à la science, le catastrophisme affirme de fait la toute-puissance de l’homme grâce à cette même science, comme « deux variantes d’une idéologie laïque qui flatte le narcissisme humain et qui entretient une vision eschatologique : Enfer ou Paradis ». Pour échapper à ce « catastrophisme scientiste », qui, procédant de la peur et de l’attrait paradoxal de l’homme à son égard, pose le consensus en vérité, Dominique Lecourt propose une « éthique pour la recherche » qui rende toute sa place à notre bien le plus précieux : l’esprit critique. « C’est la condition même pour que la recherche aide l’humanité à transformer son rapport à l’environnement dans le sens d’une liberté plus grande et d’une prospérité moins inégale ».
Dominique Lecourt
Président du comité d'éthique de l'Institut de recherche pour le développement (IRD), Professeur de philosophie à l'université de Paris-VII, vice-président de l'Observatoire du principe
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Jeudi 24 janvier 2008
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L'oeil de la connaissance au dessus du lac Amance dans la forêt d'Orient.
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Mardi 22 janvier 2008
lu sur Marianne

Laïcité: Sarkozy franchit la ligne rouge

Loin d'atténuer les déclarations du « Discours de Latran », le discours tenu le 14 janvier par le président de la République à Ryad les renforce.



 

Laïcité: Sarkozy franchit la ligne rouge
 
Aucun président n'avait osé une telle célébration des religions. Aucun n'avait osé prononcer le nom de « Dieu », autrement que comme un nom commun, un concept ou dans des expressions courantes: cette fois il a été, à plusieurs reprises, assumé comme une entité à laquelle il faut croire. Une ligne rouge est franchie.

Confusion entre tolérance et laïcité

« Voilà bien une indignation partisane inspirée par l'intolérance laïque », ne manqueront pas de dire les inconditionnels du sarkozysme. C'est qu'ils répandent une idée fausse, selon laquelle la laïcité serait un dispositif antireligieux faisant obstacle à la tolérance. C'est qu'ils confondent laïcité et tolérance.
Le principe de laïcité touche l'autorité publique, ce qui relève de l'Etat et de ses institutions, du droit et de sa production. Ce principe est minimaliste : il dit que le lien religieux n'est pas nécessaire au lien politique qui fonde la cité; en conséquence il impose un devoir d'abstention à la puissance publique en matière de croyances et d'incroyances. Cette abstention fonde, partout ailleurs dans la société civile, la liberté des opinions, des croyances et des incroyances dans le cadre du droit commun. Par son silence, le principe de laïcité libère l'espace civil où règne le principe de tolérance. La laïcité ne s'oppose aux religions que lorsque celles-ci prétendent faire la loi. Pour la même raison, elle ne peut tolérer aucune religion civile: la loi ne peut pas être un dogme.

S'appuyer sur le rejet du laïcisme pour accréditer le communautarisme
Présenter la laïcité comme une machine antireligieuse, c'est la confondre avec le laïcisme qui veut soumettre la société civile au principe d'abstention propre à la sphère publique. Le raisonnement sarkozien s'autorise alors de cette confusion pour réclamer à l'inverse une laïcité « positive » qui mettrait la puissance publique au même régime de tolérance que la société civile. Cela revient à briser le modèle politique qui en France conditionne une grande partie de la liberté d'opinion; c'est promouvoir les religions ès qualités au statut d'interlocuteurs politiques, c'est ouvrir la voie au communautarisme, c'est accepter qu'une doctrine officielle se répande au sujet de la croyance.
Il y a là un projet qui tend à l'alignement de la France sur un modèle dont on oublie trop souvent les lacunes.

La réussite laïque
Car il y a trois choses que le régime de laïcité réussit seul à faire, et qui échappent au modèle de tolérance tous azimuts sur lequel semble lorgner le président de la République:
1. Le régime laïque rend impossible toute officialisation du religieux (ou de l'athéisme); les religions sont protégées contre l'Etat et réciproquement. En outre, il y a égalité morale entre les croyants, et aussi entre les croyants et les incroyants.
2. Le régime de laïcité est incompatible avec le communautarisme. Les communautés (religieuses ou autres) peuvent s'organiser librement, elles jouissent d'un statut juridique et ont toute liberté d'expression, mais elles ne peuvent pas prétendre à la reconnaissance politique, réservée aux citoyens et à leurs représentants élus.
3. La laïcité ouvre un espace civique et critique commun. Elle demande à chacun, d'abord à l'école puis comme citoyen, de faire un pas au-delà de son origine, de faire un effort pour ne pas se réduire à une appartenance préalable à laquelle personne n'est tenu de renoncer.

Un gourou indiscret
Comme individu, Nicolas Sarkozy jouit de la tolérance qui s'applique à la société civile. Mais le Président s'exprimant en tant que tel n'a pas la même liberté.
En célébrant l'esprit religieux, en déclarant que « Dieu est dans le coeur de chaque homme », que l'espérance est indissociable de la croyance, en réduisant les religions au désir de transcendance, le président commet une effraction dans un domaine qui devrait rester inviolable. Tel un gourou, il prétend délivrer une vérité sur la conscience de chacun, et blesse en cela autant les croyants que les incroyants. Nous n'avons que faire d'une profession de foi indiscrète: qu'ils nous laisse prendre nous-mêmes soin de notre âme et qu'il s'attache plutôt à rendre l'espoir aux Français, ici et maintenant.

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Samedi 5 janvier 2008
Lu sur le blog de Marianne

Sarkozy menace-t-il la laïcité ?

Catherine Kintzler, philosophe et auteur de Qu'est-ce que la laïcité, se dit « très choquée » par le discours du Président à Saint-Jean-de-Latran et dénonce le concept de « laïcité positive ».



 

Sarkozy menace-t-il la laïcité ?
 
Le discours prononcé par le Président à Saint-Jean-de-Latran a soulevé quelques polémiques. Catherine Kintzler, philosophe et auteur de Qu'est-ce que la laïcité ? (Vrin), explique ce qui la choque dans le concept de « laïcité positive » et dans un discours qui, selon elle, lie étroitement politique et croyance.

Comment comprenez-vous le concept de « laïcité positive » développé par Nicolas Sarkozy lors de son discours à Saint-Jean-de-Latran ?

Catherine Kintzler : Ce terme est d'une grande habileté rhétorique. La « laïcité positive », on a l'impression que c'est la même chose que la laïcité, mais en mieux. Alors qu'en réalité, cette expression vide le concept de laïcité de son sens, puisque la définition de la laïcité est forcément négative et minimaliste. La laïcité, c'est dire qu'il n'est pas nécessaire de croire en quoi que ce soit pour fonder le lien politique. Je suis atterrée par le discours de Nicolas Sarkozy à Saint-Jean-de-Latran. Je connaissais la réflexion du citoyen Sarkozy sur ces sujets, il l'a déjà fait connaître à travers un livre, et je ne lui conteste pas le droit de penser ce qu'il veut parce que, justement, je suis laïque, mais je suis très choquée que le président des Français Sarkozy s'exprime publiquement de cette façon.

Qu'est-ce qui vous choque ? L'allusion aux « racines chrétiennes » de la France ?
Cette allusion accompagne une pensée développée tout au long dans le discours : l'idée que, sans croyances, il n'y a pas d'association politique. L'idée que la religiosité est diffuse et présente dans le lien politique. En gros, cela signifie : « croyez en ce que vous voulez, mais croyez en quelque chose ». Alors que la société politique laïque repose, justement, sur la forme de la non-croyance ! On se constitue comme citoyen indépendamment de ce qu'on est préalablement, aux plans religieux ou culturel. La société politique ne peut garantir la liberté d'expression que si elle est aveugle sur les croyances des citoyens et si elle s'abstient de se prononcer sur ce sujet. C'est ce que garantit d'ailleurs la loi de 1905.

Quel est l'enjeu de ces questions ?

Le danger, c'est le communautarisme. L'expression « laïcité positive » n'est pas sans rappeler celle de « discrimination positive ». Aujourd'hui, en France, les croyants fondent des associations, reconnues juridiquement, au travers desquelles ils s'expriment dans le débat public. C'est absolument leur droit. Mais il ne faut pas que des représentants religieux soient reconnus par la puissance publique comme des interlocuteurs politiques. Ce serait légitimer des corps intermédiaires et leurs "chefs" censés se prononcer pour une "communauté".

Dans son discours, Nicolas Sarkozy mentionne également ceux qui ne croient pas...
Oui mais il a des phrases terribles. Il assure que « celui qui ne croit pas ne peut soutenir en même temps qu'il ne s'interroge pas sur l'essentiel. » Comme s'il fallait être croyant pour se poser des questions métaphysiques ! Pire, il explique que « le fait spirituel est la tendance naturelle de tous les hommes à rechercher une transcendance ». De quelle « tendance naturelle » parle-t-il ? Non seulement il nie la capacité des athées ou des agnostiques à se poser des questions existentielles, mais il dénie aussi ce droit aux milliards de gens, des confucianistes aux animistes, qui ne croient pas à une transcendance ! C'est une vision très étroite et insultante.
 

Samedi 29 Décembre 2007 - 00:01
Propos recueillis par Anna Borrel


lien vers le blog de Catherine Kintzler
http://www.mezetulle.net/
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