11 mars 2007 7 11 /03 /mars /2007 16:58

Un livre à lire écrit par un Frère du GODF qui a eu un parcours peu commun

"Du Bon usage de la vie" par Bernnard Besret

Ci-dessous la préface de l'édition de poche relevée sur la newsletter de www.Bernard-Besret.com

Préface pour la nouvelle édition de « Du bon usage de la vie »


Les éditions Albin Michel viennent de rééditer Du bon usage de la vie en format de poche. Le livre se trouve donc de nouveau en librairie. Elles m’ont demandé à cette occasion de rédiger une nouvelle Préface. Avec leur accord, je vous adresse cette nouvelle préface.
 


Écrire un traité Du bon usage de la vie présuppose d’avoir en tête un archétype de la vie humaine, exprimée dans sa plénitude. En occident, nous avons, à certaines époques, exalté le héros, le chevalier ou le saint, avant de mettre en avant l’homme engagé, le militant ou, sur un tout autre registre, l’entrepreneur accompli. D’autres cultures comme la culture de l’Inde se sont reconnues dans la figure du renonçant ou du mystique alors que celle de la Chine se reconnaissait plutôt dans celle du sage.

Il me semble aujourd’hui difficile de définir la plénitude de la vie humaine par un seul terme, une seule catégorie. À moins bien sûr que celle-ci ne porte déjà en elle-même une certaine complexité. L’univers, la vie en général et la vie humaine en particulier ne sont pas des réalités monolithiques. Elles résultent de l’interaction entre des polarités radicalement opposées et cependant si peu antinomiques qu’elles s’appellent l’une l’autre pour se féconder. D’un côté l’expansion, l’explosion, la pulsion impérieuse vers le multiple. De l’autre, la concentration, le resserrement, les diverses forces de gravitation qui imposent les contraintes de l’unité. D’un côté la folle division des cellules et de l’autre l’impérative exigence de se développer au sein d’un seul œuf. D’un côté le yin, selon les concepts développés depuis des millénaires par la philosophie chinoise et aujourd’hui popularisés en occident et de l’autre le yang[1]. L’un et l’autre, dans leur opposition et leur interaction dynamique, absolument nécessaires au développement de tout ce qui existe.

Seule l’interaction réciproque de l’un sur le multiple crée les conditions d’une complexification, d’une différenciation qui permettent l’une et l’autre d’engendrer des êtres à la fois subtilement organisés et totalement individualisés. Nous sommes tous, dans notre singularité, le fruit d’une fécondation de l’un par le multiple, le résultat d’une tension permanente entre un centre et une périphérie. Celui qui ne se pense qu’en termes de centre et d’unité s’expose à mourir étouffé, asphyxié, sclérosé et figé sur lui-même. Celui qui ne se pense qu’en termes de multiple, de conquête et de périphérie s’expose à mourir par éparpillement, par émiettement et par dispersion. Il ne s’agit pas non plus d’un équilibre statique entre l’un et l’autre, dans lequel les deux se neutraliseraient. Ce serait une autre forme de mort par suppression du courant entre les deux pôles. Non, il s’agit d’un processus constant, d’une respiration permanente entre l’ouverture et le recentrement.

Michel Serres, dans une conférence donnée à Tokyo en 1996, affirmait que notre identité résulte de l’empilement de nos appartenances à différents sous-ensembles de l’humanité[2]. Nous sommes en effet la résultante des relations que nous tissons avec les autres, nous enrichissant personnellement à travers chacune d’entre elles, nous ouvrant ainsi progressivement à l’humanité dans la variété de ses aspects. Il en résulte ce paradoxe que nous construisons notre singularité en fonction de notre ouverture sur l’universel ! Plus je m’ouvre à d’autres personnes, à d’autres langues, d’autres cultures, d’autres civilisations, d’autres philosophies, d’autres religions, d’autres conception de l’art, et plus je me singularise par rapport à celui qui est resté enfermé dans le cercle restreint de ses connaissances (aux deux sens du terme).

Nous ne pouvons nous constituer qu’en nous ouvrant sur le différent, sur l’autre, sur le multiple. Mais c’est à la condition de vivre cette ouverture dans l’unité de notre être. Sous peine d’une schizophrénie effrénée! Il nous est bon d’aller chercher notre nourriture à l’extérieur, à la périphérie. Encore faut-il que nous ayons la capacité de la digérer, de l’assimiler, de la faire nôtre! L’ouverture appelle le recentrement. Le multiple n’est fécond que s’il est vécu dans l’unité. Ma tâche d’homme est de métaboliser le multiple pour en faire de l’un.

Le monde contemporain, sous l’influence de l’occident, est de plus en plus tourné vers le multiple. Par la presse écrite, la radio, la télévision, Internet, nous sommes assaillis par des informations en provenance du monde entier. Les nouvelles techniques de communication et d’information nous offrent le moyen d’une ouverture de tout instant, dans toutes les directions. Les sollicitations nous parviennent de toutes parts. Nous voudrions nous mobiliser sur tous les fronts. Subvenir à toutes les souffrances, du moins à celles dont les médias nous parlent, ignorant encore des pans entiers de l’humanité souffrante. Mais cette ouverture à la dimension de la planète risque de rester totalement vaine si elle n’est pas assumée par des êtres ayant la capacité d’y faire face sans perdre pour autant leur identité.

Cela vaut sur le plan individuel comme aussi sur celui de toutes les collectivités qui fournissent des éléments d’identité à un groupe d’hommes (parenté ethnique, communauté linguistique, appartenance religieuse, regroupement géographique). Elles doivent pouvoir s’ouvrir au reste du monde, sortir de leur isolement, s’enrichir au contact d’autres civilisations sans pour autant perdre leur identité profonde par mimétisme ou par simple nivellement.

La sollicitation exacerbée du multiple dans tous les domaines appelle donc un renforcement existentiel de l’un.

C’est par ce biais que le moine redevient, de façon inattendue, une figure d’une extrême actualité. Comme son nom l’indique, il est l’homme qui fait de l’unité l’objectif essentiel de sa vie[3]. Il est en quelque sorte l’archétype de cette dimension de l’humanité. Plus notre civilisation s’enivre de multiple, plus elle a besoin des valeurs de la vie monastique pour rétablir le rôle essentiel de l’un. Pour se structurer et grandir l’homme a un besoin aussi impératif de la profondeur de l’un que de l’extension du multiple.

Peu importe la religion dans laquelle la vie monastique s’incarne, elle exerce un attrait accru sur nos contemporains. Le yoga, le Qi Gong, l’assise zen, sont pratiqués en faisant le plus souvent abstraction du contexte religieux dans lequel ces pratiques sont nées : elles sont considérées comme des voies vers l’intériorité. Les hôtelleries des monastères, qu’ils soient catholiques romains, orthodoxes, bouddhistes tibétains ou vietnamiens, ashrams hindouistes ou dojo zen, ne désemplissent pas. Du coup, ces structures qui risquaient d’être trop refermées sur elles-mêmes deviennent des « monastères pour le monde »[4]. Des monastères au service de ceux qui, sans être moines, n’en sont pas moins désireux de retrouver les voies de l’unité pour eux-mêmes.

D’où la pertinence de la question : y a-t-il dans le mode de vie des moines, de leçons a tirer pour ceux qui vivent en dehors des institutions monastiques ? C’est la conviction qu’affirmait Raimon Panikkar dans son Eloge du simple, Le moine comme archétype universel[5] et que, sous un autre angle, j’explorais à la même époque dans mon traité Du bon usage de la vie dont on retrouvera le texte ici. Cette conviction s’est imposée à moi dès mes premières années de vie monastique. J’ai raconté dans Confiteor, De la contestation à la sérénité[6], le rôle qu’a joué pour moi la méditation sur l’arbre de Porphyre dans la découverte que j’ai alors faite. À savoir que les exercices auxquels s’adonnent les moines, à la manière des pianistes qui pratiquent leurs gammes pour accroître leur marge de jeu, ces exercices qui constituent l’ascèse monastique proposaient aux hommes des outils pour avancer sur la voie de leur hominisation. L’ascèse les invite en effet à assumer en eux les niveaux d’organisation minérale, végétale et animale et à s’en servir de supports pour l’émergence de la conscience proprement humaine. Pour devenir conscients d’être conscients, devenir, à la limite, pure conscience en état d’éveil. Loin d’être les instruments d’une mortification (comme on avait tendance à les présenter alors), je découvrais que ces exercices (s’ils étaient bien compris et intelligemment mis en œuvre) étaient ceux d’une véritable vivification. Pour l’époque, cela avait des allures d’une petite révolution copernicienne ! Dom Jean Déchanet n’avait pas encore publié son Yoga chrétien en dix leçons, pas même sous le pseudonyme, adopté par prudence, de Yogin du Christ.

Quel chemin parcouru depuis !

De plus en plus nombreux sont aujourd’hui les hommes et les femmes en quête d’intériorité qui ont compris, à chaque stade de leur croissance spirituelle, que leur corps est leur meilleur allié[7]. Que ce n’est pas en le brusquant, en le mâtant, en le mutilant, qu’ils avanceront sur le chemin de l’éveil, mais bien au contraire en le mettant au service de cette quête intérieure. Le rôle du jeûne et de l’alimentation, du bon fonctionnement du diaphragme, du souffle, de la respiration, du chant, du silence, dans l’apaisement intérieur et l’ouverture à des niveaux de conscience plus subtils, est de mieux en mieux connu et exploré.

Inversement, nombreux sont aussi ceux qui, en quête d’une meilleure santé, ont recours à des pratiques, en d’autres temps, considérées comme réservée aux moines. En matière de diététique, toutes les écoles, quelque soient par ailleurs leurs divergences, s’accordent pour recommander la frugalité. Plusieurs d’entre elles recommandent par ailleurs un jeûne régulier voire des jeûnes prolongés. Le carême ou le ramadan révèlent ainsi, sous-jacente à leur signification religieuse, une valeur quasi médicale. Les vertus anti-stress de la méditation sont maintenant scientifiquement étudiées, indépendamment de la croyance ou non en un Dieu révélé de ceux qui la pratiquent. Plusieurs des techniques d’origine religieuse, citées plus haut (yoga, Qi Gong, assise zen) sont aujourd’hui recommandées pour leur efficacité thérapeutique.

Ce double mouvement peut entraîner des confusions et même engendrer un certain désarroi chez ceux qui n’ont pas saisi combien l’homme est une réalité indivise dans laquelle tout événement vécu à un certain niveau a des répercussions sur les autres niveaux. Une demi-heure de méditation est certes avant tout une activité à caractère spirituel. Mais, par surcroît, elle a une valeur d’apaisement sur le psychisme de celui qui médite ainsi que des effets bénéfiques sur sa santé corporelle. Inversement tout ce qui agresse le corps ou perturbe le psychisme peut avoir des effets négatifs sur la vie spirituelle de celui qui les subit. À moins bien sûr qu’il ne sache les transformer en épreuves qui l’aident à se dépasser et à grandir.

Si l’on fait abstraction des formes anachroniques ou exotiques que les traditions ascétiques peuvent encore revêtir aujourd’hui dans certains monastères, on peut constater que ces traditions créent les conditions favorables à l’éveil de la conscience. Elles constituent un guide pour l’homme en quête de son unité intérieure dans un monde dispersé. L’objet de ce livre est de les explorer et d’en tirer avantage pour la vie de tous les jours. Nous avons là un véritable patrimoine de l’humanité encore trop peu exploité !

Le monde occidental contemporain a donc paradoxalement besoin de ces moines qui lui semblent si étrangers mais qui incarnent de façon explicite, une dimension essentielle de toute vie humaine, dimension mise à rude épreuve et même en péril par le mode de vie que ce monde développe et propage sur la planète entière.

On peut éventuellement regretter qu’il faille se plier, dans chaque monastère, au particularisme que constitue la religion à laquelle il appartient. D’une façon générale, on ne trouve pas de monastères qui soient affranchis de toute attache religieuse particulière. Certains, comme Taizé, estompent leur définition confessionnelle (du moins au sein du Christianisme). D’autres lieux, comme La Commanderie[8], sont ouverts, sans syncrétisme, à la pratique de différentes traditions. Mais ce sont des exceptions.

Ne pourrait-on légitimement souhaiter la fondation d’un nouveau type d’ordre monastique qu’on pourrait qualifier de « laïc » ? L’idée peut paraître étrange mais la vie monastique, en elle-même, n’est-elle pas trans-religieuse ? Elle n’appelle nullement l’adhésion à tel ensemble de croyances plutôt qu’à tel autre. Chacun des membres de cet ordre d’un nouveau genre resterait, selon le principe de la laïcité, libre d’appartenir à la religion de son choix ou de n’appartenir à aucune. De croire en un Dieu révélé ou de n’y pas croire. De qualifier comme il l’entend le fondement ultime du réel : matière, énergie, vide-néant ou au contraire vide plein de conscience.

Cet ordre ne prendrait pas en charge la totalité de la vie de ses membres, mais leur proposerait régulièrement des temps forts d’intériorité. Les outils qu’il mettrait en œuvre seraient orientés, au-delà de la maîtrise de la parole, vers l’apprentissage du silence et de la paix intérieurs[9] : dépassement des mots, du raisonnement et de toute activité mentale pour accéder au fond du fond du réel, à ce vide qui se révèle, pour qui en fait l’expérience, comme une indicible plénitude. Le présent traité Du bon usage de la vie pourrait déjà lui fournir un premier inventaire des outils qu’il serait susceptible de mettre en oeuvre.

Ses membres repartiraient ensuite vivre leurs multiples engagements dans la société en ayant rééquilibré leurs vies menacées d’éclatement par ces temps forts au cours desquels la recherche de l’unité redeviendrait l’essentiel[10].



Au-delà de ce rêve qui n’est peut-être qu’utopie, j’ose espérer faire œuvre utile en mettant à la portée de tous les outils que, de génération en génération, des myriades de moines, de toutes confessions, sur tous les continents, ont transmis au monde contemporain. Ils nous invitent à métamorphoser chaque acte de la vie quotidienne en geste pleinement humain, porteur de sens et d’efficacité. Ils nous appellent à devenir des consciences éveillées en nous rappelant les exigences de l’unité intérieure et en nous aidant à mieux faire respirer en nous l’un et le multiple.





A Paris, le 24 octobre 2005





[1] Donnés ici en ordre inversé (par rapport aux deux phrases précédentes).

[2] Sa préoccupation était de dénoncer le racisme qui ne retient pour définir quelqu’un qu’une seule de ses appartenances à un sous-groupe de l’humanité en négligeant toutes les autres, multiples et différentiées qui le rendent absolument unique et totalement irréductible à une seule catégorie. Il a repris ce thème dans un article paru l’année suivante de Le Monde de l’Education.

[3] Cf. Bernard Besret, Confiteor, De la contestation à la sérénité, Paris, Albin Michel, 1991, p.73.

[4] Cf. Dom Jean-Pierre Longeat, Paroles d’un moine en chemin, entretiens avec Monique Hébrard, Paris, Albin Michel, 2005. Présentant l’auteur de l’ouvrage, Monique Hébrard déclare : « il est aussi un « carrefour de rencontres », attentif aux livres, aux films, aux courants de pensée, à la crise de notre société comme à celle de l’Eglise. Attentif surtout aux êtres dans leur diversité, à leurs détresses et à leurs passions, à leur demande de spiritualité qui s’exprime souvent, comme on le sait, dans une absence de repères et un refus des normes caractéristiques de notre « postmodernité ».

[5] Paris, Albin Michel 1995.

[6] Paris, Albin Michel 1991, p.86 ss.

[7] Cf. Dr Deepak Chopra, Un corps sans âge, un esprit immortel, Paris, InterEditions, 1994, p.191 : « A chaque stade de la croissance spirituelle, votre meilleur allié est votre corps ».

[8] 61360, Montgaudry, lieu créé par Ariane Buisset, auteur de La Réconciliation, Essai sur l’unité cachée des religions, Paris, Editions ADYAR, 2000.

[9] J’ai souvent été invité à comparer la vie monastique et la vie maçonnique. Elles ont en effet beaucoup de points communs, ce qui explique que beaucoup de monastères en panne d’idéal au début du XVIIIe siècle aient choisi de se doubler de loges maçonniques, du moins avant la condamnation de celles-ci par Clément XII en 1738 (Cf. José Antonio Ferrer Benimeli, S.J., Les archives secrètes du Vatican et la franc-maçonnerie). Deux points fondamentaux cependant les distinguent. La vie monastique exerce une emprise globalisante sur la vie de ses membres à la différence de la vie maçonnique qui respecte une respiration entre la vie à l’intérieur et à l’extérieur du Temple (les tenues n’ayant lieu qu’une ou deux fois par mois). Et, d’autre part la vie maçonnique est toute orientée vers la maîtrise de la parole (proclamée et écoutée) alors que la vie monastique est, elle, orientée vers l’apprentissage du silence intérieur.

[10] On l’aura deviné, je rêve ici d’un ordre dont les structures pourraient s’inspirer de celles de la maçonnerie, à la fois exigeantes et souples, mais dont la finalité serait explicitement monastique tout en restant strictement laïque.


+ d'infos  
www.Bernard-Besret.com

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