20 avril 2007 5 20 /04 /avril /2007 11:07

Nicolas Sarkozy change de position sur la modification de la loi de 1905.

 

interview publié par La Croix

Nicolas Sarkozy : "La loi de 1905 est un monument"

Alors qu'il la proposait depuis 2004, Nicolas Sarkozy a renoncé à faire de la révision de la loi de 1905 un thème de campagne. Entretien avec "La Croix"

La Croix : Vous avez souhaité faire évoluer la pensée politique sur la laïcité et les cultes. Pensez-vous y être parvenu ?

Nicolas Sarkozy : Je le crois. Je défends la laïcité, qui est l’un des fondements de la République. Mais la laïcité, ce n’est pas le combat contre les religions. Le sentiment religieux est si important qu’il faut qu’on garantisse à chacun le droit de le vivre, de l’exprimer, et de le transmettre à ses enfants. Je m’élève contre une vision sectaire de la laïcité. La laïcité, c’est un principe d’ouverture, pas de fermeture. Devant la laïcité, tous nos compatriotes sont égaux. Ceux qui croient au ciel et ceux qui n’y croient pas. La laïcité, c’est aussi la neutralité de l’État. Ce qui ne veut pas dire le désintérêt. L’État n’a pas de conviction religieuse mais il garantit à chacun l’expression de ses convictions.

Les religions, la laïcité, sont absents de cette campagne. Vous-même, après avoir abondamment évoqué ces thèmes depuis 2002, vous n’en parlez plus depuis plusieurs mois. Pourquoi ?

Je suis l’homme politique qui a le plus parlé de ces sujets. J’essaye d’expliquer que la République répond au temporel, et que la religion répond au questionnement spirituel. Il n’y a pas d’opposition entre les deux. Au fond, qu’est ce qu’un homme ou une femme qui croit ? C’est un homme ou une femme qui espère. Je ne vois pas en quoi le sentiment d’espérance est contradictoire avec le sentiment républicain. Si, dans nos quartiers, on évoquait un peu plus souvent le sens de la vie, si on disait aux jeunes que la vie est unique, fragile, qu’elle n’est pas un bien de consommation comme les autres, peut-être qu’on aurait alors moins de violence.

Si vous êtes élu, quelles suites donnerez-vous au rapport Machelon qui proposait de donner la possibilité aux communes de financer les lieux de culte ?

Je n’avancerai pas sur ce sujet tant qu’il n’y aura pas de consensus en la matière.

Vous renoncez donc à modifier la loi de 1905 ?

Oui. Je poursuivrai la discussion avec l’ensemble des religions. C’est un sujet sur lequel on ne peut avancer sans consensus.

Depuis 2004, vous répétez pourtant qu’un toilettage de la loi de 1905 est indispensable. Il n’y aura jamais de consensus sur un sujet aussi sensible !

C’est une raison de plus pour en parler. Au fond, je veux m’en tenir à quelques objectifs. Je souhaite que la République soit une République des droits réels et pas virtuels. À quoi cela sert-il de dire à nos compatriotes musulmans qu’ils ont les mêmes droits que les autres, s’ils sont obligés de prier dans des caves ou des garages ? Les problèmes de terrorisme, on les a dans les caves et les garages. Pas à la Grande Mosquée de Lyon ou de Paris ! Je veux également couper l’islam de France des influences étrangères, qu’il s’agisse du financement des lieux de culte ou de la formation des imams. Enfin, je veux aider les élus locaux à pouvoir répondre aux demandes des communautés présentes dans leurs villes.

Aucun de ces objectifs ne figure dans votre programme présidentiel

Dans mon livre sur les religions (1), j’ai livré des réflexions très personnelles. Comme candidat, je dois porter un projet pour la France. Ce n’est pas la même chose. Je peux avoir des convictions, des interrogations, une intuition. Mais comme candidat, je dois coller à la réalité du terrain. La France n’est pas une page blanche. La loi de 1905 est un monument. Avant d’y toucher, il faut faire très attention. Le code des communes, en revanche, pourrait permettre un certain nombre d’aménagements.

Vous avez apporté, en février, votre soutien à l’hebdomadaire satirique Charlie Hebdo, poursuivi après la publication de caricatures du prophète Mohammed. Vous avez donc choisi d’assumer l’héritage chiraquien et d’inscrire votre campagne dans la défense de la laïcité ?

La laïcité n’est pas l’apanage de Jacques Chirac. Je préfère un excès de caricature à pas assez de caricature. La laïcité, c’est la liberté. En soutenant Charlie Hebdo, je soutenais la liberté.

La mise en place du CFCM a été très critiquée. Doit-il évoluer ?

On dit que les grandes religions de France doivent dialoguer avec l’État. Or, comment dialogue-t-on avec une religion, la deuxième de France, si elle n’a pas de représentants ? Il n’y a pas un candidat qui supprimera le CFCM. Plus personne ne critique aujourd’hui la présence de l’UOIF, qui a réalisé un gros travail. Le CFCM tel qu’il existe aujourd’hui est une institution incontournable.

Seriez-vous favorable à l’instauration de jours fériés pour des fêtes religieuses juives ou musulmanes ?

Il faut faire attention à ne pas ouvrir la boîte de Pandore.

Doit-on enseigner le fait religieux à l’école ?

Je suis favorable à l’enseignement de l’histoire des grandes religions. À la différence de Régis Debray, je ne suis pas pour la lecture et le commentaire des textes sacrés à l’école. Le commentaire est subjectif, on entrerait dans une nouvelle guerre de religion. En revanche, j’estime qu’il est plus important de connaître les grandes dates des grandes religions monothéistes que de connaître les divinités grecques !

Vous dites souvent qu’il ne faut pas cantonner les Églises aux seules questions spirituelles… Pour vous, on ne peut donc pas cantonner la religion à la sphère privée ?

Vous ne pouvez pas cantonner l’aspect religieux au seul aspect cultuel. À Kippour, des juifs vont à la synagogue sans être croyants. Être juif, ce n’est pas seulement cultuel, c’est aussi culturel. Beaucoup de musulmans ne sont pas pratiquants et ont reçu l’islam comme une culture. Et qu’est-ce que la sphère privée ? Quand Jacques Chirac va à la messe à Brégançon (Var), le fait-il à titre privé ou public ?

Cela vous arrive aussi…

Oui, j’aime aller parfois à l’église en famille. Il s’agit pour moi d’une démarche culturelle, identitaire. Ça me rappelle des souvenirs. Même si je suis parfois déçu par la qualité des homélies.

Les Églises ont-elles un rôle à jouer dans le débat public ?

Oui. Et je regrette l’absence de grandes voix chrétiennes. Des intellectuels engagés comme André Frossard ou Jean Guitton ont apporté beaucoup au débat public. Ces voix manquent, même si les évêques s’expriment. Je reconnais une légitimité aux évêques de France pour prendre la parole, comme ils l’ont fait à propos de la loi sur l’immigration choisie. Quand je vais en Corse, je vais voir l’évêque. Dans cette île où l’on a tant de mal à se parler, à combattre la violence, les Églises sont parfois les derniers lieux de rencontre et d’apaisement…

Vous comptez sur les religions pour tisser du lien social ?

Je ne compte pas sur les religions. Je dis que les religions peuvent être un élément du lien social.

Le renouveau religieux peut-il dériver vers un repli identitaire ?

Il faut l’éviter. Pourquoi ai-je défendu l’identité nationale ? Parce que quand la nation est faible, on se tourne vers sa communauté. Et pourquoi ai-je défendu les grandes religions ? Car si elles sont faibles, on se tourne vers les sectes. Il y a un lien entre le sentiment national qui s’affaiblit et la montée du communautarisme.

Quel est l’apport du christianisme dans l’identité nationale ?

La France, c’est deux mille ans de chrétienté, intégrés à la morale laïque. François Mitterrand l’avait compris en mettant sur son affiche de campagne une église. Personne n’avait dit alors qu’il s’agissait d’une entorse à la laïcité. La France est couverte d’églises. La religion catholique est l’un des fondements de l’identité française. Mais l’identité, ce n’est pas une notion figée. Elle se construit par strates successives. La France est une synthèse.

Recueilli par Laurent de BOISSIEU, Solenn de ROYER, Michel KUBLER et Céline ROUDEN

(1) La République, les religions, l’espérance, entretien avec Thibaud Collin et Dominique Verdin, Cerf, 2004.

Partager cet article

commentaires