10 janvier 2007 3 10 /01 /janvier /2007 12:19

Jean-Pierre Vernant vient de disparaître.

En hommage nous reproduisons un entretien publié par Politis en 2004.

 

« Entre passé et présent », un entretien avec Jean-Pierre Vernant

À 90 ans, Jean-Pierre Vernant publie son « dernier » livre, où divers textes évoquent ses recherches et ses souvenirs d’engagement. Surtout, il revient ? c’est inédit ? sur « sa » Résistance, lorsque, à 26 ans, il dirigeait l’Armée secrète à Toulouse.

 

Dans la préface de « la Traversée des frontières », vous proposez au lecteur une traversée, non autobiographique, à travers les âges de la vie...

Jean-Pierre Vernant : Je veux mêler les âges de la vie, mais je m’en excuse auprès du lecteur. Cette introduction se termine en disant qu’il y a un temps pour parler, et un temps pour se taire. Écrivant à 90 ans un dernier livre, je m’excuse de faire comme si j’avais encore des choses à dire, alors que je suis à un âge où on ferait mieux de la fermer ! [Rires] Je ne pensais pas écrire ce livre. Le premier tome rassemble déjà bien des choses et donne une idée des domaines de recherches auxquels je me suis attaqué, ou de mon itinéraire politique. Je considérais donc que c’était terminé. Mais, toujours, le hasard joue : comme je le raconte dans ce second tome, j’ai retrouvé ces deux lettres [qui l’avertissent et le sauvent en mai 1944 d’une arrestation imminente par la Milice, NDLR], que je me suis étonné de posséder, et, lors d’une séance à l’École des hautes études, j’ai dû parler de ce dont je ne parlais normalement pas, c’est-à-dire les années de guerre et de résistance. Les historiens Pierre Laborie et Laurent Douzou dirigeaient ce séminaire et me « cuisinaient », aux côtés de François Hartog. Maurice Olender, en bon directeur de collection (1), avait branché son enregistreur, et m’a dit après : « Je sais bien que tu ne veux pas d’autobiographie ni raconter tes histoires, mais ce ne sont pas seulement tes histoires, c’est le problème de la Résistance, c’est le problème de la mémoire, des rapports du passé et du présent, et aussi de ton rapport à ton propre travail scientifique... »

Il avait raison : j’ai donc réécrit ce que j’avais dit, et j’ai ajouté un certain nombre de textes ou d’allocutions que j’avais prononcées, qui, je crois, illustrent assez bien mon parcours intellectuel, et aident à naviguer entre passé et présent. Par exemple, le petit texte que j’ai prononcé quand l’université de Brno en Tchécoslovaquie m’a fait docteur honoris causa  : je crois qu’il exprime bien l’émotion qu’il peut y avoir à penser à toute sa vie. Communiste avant la guerre, j’ai vécu l’attitude de la France face à l’invasion allemande de la Tchécoslovaquie comme une trahison à l’égard des Tchèques. Après la guerre, j’ai espéré pour la Tchécoslovaquie un système social à la fois démocratique et égalitaire. Puis vint la déception, l’effondrement du Printemps de Prague et le sentiment si vif de ma responsabilité à l’égard des intellectuels tchèques réprimés, flanqués comme balayeurs. Ensuite, avec Derrida, on s’est dit qu’il fallait faire quelque chose... Je crois donc que ce petit texte, très dense, fait comprendre tout cela, avec de l’émotion quand je dis que je n’ai jamais été aussi heureux. Parce qu’à ce moment-là je me suis réconcilié avec une partie de moi-même !

Dans « Entre mythe et politique » (2), vous précisiez que vous n’êtes pas historien. Or, aujourd’hui, dans le tome II, vous vous interrogez sur les rapports entre histoire et mémoire, et rapportez les débats auxquels vous participez au milieu d’historiens. Quelle est votre chaire au Collège de France, et comment vous situez-vous par rapport à l’histoire ?

« Étude comparée des religions antiques » est l’intitulé exact : comparée à partir de la religion grecque. En effet, je n’ai pas eu de formation [historique], je ne suis pas agrégé d’histoire, ni de lettres classiques. Philosophe de formation, je dis donc que je ne suis pas historien, c’est-à-dire que je n’ai pas suivi le cursus normal pour se destiner à l’histoire, ni le cursus normal de ceux qui sont professeur de grec, d’histoire ancienne, ou de littérature grecque. Je suis à côté, un peu marginal, c’est-à-dire philosophe, la marginalité et la philosophie marchant la main dans la main ! Mais, peu à peu, je me suis tout de même rapproché des historiens puisque la discipline que j’ai un peu fondée, ici en France (car elle existait ailleurs), s’intitule « Anthropologie historique du monde grec ancien ». Ce n’est donc pas simplement une étude philologique, ni de l’épigraphie ou de l’archéologie, mais bien une anthropologie de la Grèce. D’ailleurs je n’ai jamais siégé, au CNRS par exemple, dans une section d’histoire : j’ai siégé huit ans à la Commission de sociologie, puis quatre à celle des Études classiques. Mais, précisément, l’École des hautes études a été faite pour ce genre de personnage : les marginaux, ou bien les polyvalents, comme on voudra.

Même avec votre autorité intellectuelle largement reconnue, votre poste au Collège de France, votre âge aussi, vous semblez pourtant rester à l’écoute d’éventuelles remarques, toujours prêt aux remises en question. Vous refusez donc la stature du maître à penser ?

Vous savez, parmi les savants, les philosophes, les historiens, il y a diverses catégories : certains travaillent seuls. C’est dans la solitude qu’ils pensent. Moi, je n’ai jamais pu. J’ai été plutôt parmi ceux qu’on appelle des « éveilleurs » : j’ai toujours eu autour de moi des groupes de gens. Par exemple, dès le départ, j’ai voulu faire du comparatisme, j’étais helléniste mais il y avait avec moi des asianistes, des sinologues, des africanistes, parce que je ne pouvais comprendre la Grèce que dans la mesure où je voyais comment elle se situait par rapport à ce qui n’était pas elle. Penser la Grèce dans ce qui était sa spécificité et sa solitude, ce n’est pas possible : la penser dans sa singularité, c’est la mettre en rapport avec tout le reste. Étant philosophe, j’ai toujours eu tendance à ne pas me contenter d’un jugement de satisfaction immédiate mais plutôt à me demander : « Mais que s’est-il passé exactement là ? » Dans mon centre, il y avait des historiens comme Vidal-Naquet, des philologues comme Hartog (il y a maintenant des philosophes), et, quand j’avais des idées ­ car je crois que j’ai quand même réussi à initier un certain nombre de choses ­, c’était en tenant compte de ce qui m’était dit. Dans le premier tome, j’appelle ça la fratrie : comme ma mère et mon père étaient morts tous deux, j’ai toujours vécu dans des groupes (de jeunes alors). Et toute ma vie, dans la Résistance, dans la lutte anticoloniale, ou dans ma vie intellectuelle... Mon attachement à cette conception fait que n’ai jamais voulu me présenter comme chef d’une école. Il n’y a donc pas de « vernantiens » !

Lire la suite dans Politis n° 827

(1) La Librairie du XXIe siècle : cet ouvrage de J.-P. Vernant a été choisi comme centième volume de la collection créée en 1989 par Maurice Olender afin de « rassembler des écrits pour notre temps ». Y sont publiés des auteurs comme Giorgio Agamben, J.-B. Pontalis, Arlette Farge, Jacques Rancière, Jacqueline Risset, Nathan Wachtel ou Anne-Lise Stern.

(2) Seuil, La Librairie du XXe siècle, sept. 1996, 644 p.